Oona & Salinger, Frédéric Beigbeder, Rentrée littéraire 2014

Oona & &Salinger Beigbeder

Pour une fois que je trouve très bien faite la présentation de l’éditeur, je n’hésite pas à la reprendre ici même.

«Il arrive toujours un moment où les hommes semblent attendre la catastrophe qui réglera leurs problèmes. Ces périodes sont généralement nommées: avant-guerres. Elles sont assez mal choisies pour tomber amoureux.
En 1940, à New York, un écrivain débutant nommé Jerry Salinger, 21 ans, rencontre Oona O’Neill, 15 ans, la fille du plus grand dramaturge américain. Leur idylle ne commencera vraiment que l’été suivant… quelques mois avant Pearl Harbor. Début 1942, Salinger est appelé pour combattre en Europe et Oona part tenter sa chance à Hollywood.
Ils ne se marièrent jamais et n’eurent aucun enfant.»

***

J’ai de la chance avec la nouvelle rentrée: trois  livres lus et trois romans appréciés:  «Pétronille», «Trente-six chandelles», mais celui-ci est mon  préféré. C’est de loin le plus riche et le plus intéressant, surtout dans la deuxième partie qui évoque la guerre vécue par le jeune Salinger pendant et après son débarquement en Normandie jusqu’à l’année 1945, lorsqu’avec  les autres soldats américains,  il découvre et libère les camps de concentration. Je peux dire que j’ai lu beaucoup de livres et de témoignages sur cette période mais jamais encore je n’avais appris autant de faits étonnants et bouleversants alors que je croyais la paix définitivement installée.
Dès la première page,  Beigbeder qualifie son livre de non fiction, soit

« une forme narrative qui utilise toutes les techniques de l’art de la fiction tout en restant on ne peut plus proche des faits. »  » Tout y est rigoureusement exact: les personnages sont réels, les lieux existent (ou ont existé), les faits sont authentiques et les dates toutes vérifiables, dans les biographies ou les manuels d’histoire. Le reste est imaginaire. »« Mais je tiens à proclamer solennellement ceci: si cette histoire n’était pas vraie,je serais extrêmement déçu. »

Au début il s’agit essentiellement de la rencontre de Oona  O’ Neill, fille d’Eugène O’Neill, l’auteur dramatique qui n’a jamais voulu revoir sa fille quand celle-ci a épousé Charlie Chaplin,  quitte à le regretter par la suite (Lettre à l’appui). C’est très agréable à lire mais c’est léger et je me sentais un peu comme quand je lis des articles people, sauf qu’ici il s’agit de New York, en 1940, au milieu de la fumée des cigarettes, au Stork Club, où joue l’orchestre de Cab Calloway, applaudi par le Trio des héritières: Gloria Vanderbilt, Oona O’Neill et Carol Marcus, « les premières « it-girls » de l’histoire du monde occidental, cachées derrière un rideau de fumée. »  
C’est là que Jerome David Salinger, 21 ans, qui habite tout près, sur Park Avenue, rencontre la  jeune et jolie Oona, de la meilleure société, qui s’encanaille gentiment avec les plus ou moins jeunes ou vieux, riches et célèbres jeunes gens qui tournent autour de son petit groupe parmi lesquels Truman Capote, un auteur que j’aime beaucoup. C’est aussitôt  l’idylle, passionnée et définitive pour lui mais vite  refroidie pour elle.
Puis c’est la rencontre avec Charlie Chaplin. Plusieurs chapitres lui sont consacrés et là encore c’est passionnant.

 « Il en a fallu des coïncidences et des hasards; ils avaient une chance sur un milliard d’arriver, ensemble, à fabriquer Geraldine Chaplin, née à Santa Monica le 31 juillet 1944, pour qu’elle puisse jouer dans Le Docteur Jivago, et que sa fille , Oona Castilla Chaplin, puisse se faire poignarder enceinte dans Game of Thrones. » 

Mais comme dit précédemment, c’est la suite qui m’a tenue en haleine, quand Salinger avec « la 4e division entre dans la forêt de Hürtgen, le 6 novembre 1944, exactement cinq mois après son débarquement sur Utah Beach » jusq’en février 1945 « A côté de cet affrontement, la bataille de Normandie avait été une promenade champêtre. Ses réactions durant cette percée vers l’Allemagne ainsi que  les lettres vengeresses qu’il écrit alors à Oona sont très violentes  et on comprend mieux pourquoi ensuite il s’est enfermé dans le silence. On est vraiment à ses côtés dans ces moments de guerre, au plus près des réalités et des sensations corporelles et animales des très jeunes soldats à peine débarqués sur ces terres européennes  inconnues.

Belles aussi les pages sur sa rencontre avec Hemingway.

« Je l’ai trouvé plus doux que sa prose; il est moins dur à l’oral qu’à l’écrit. (lettre du 4 septembre 1944) Contrairement à Fitzgerald, Hemingway n’avait pas l’alcool agressif et s’intéressait sincèrement à ce jeune auteur en devenir. » 

Puis retour sur Oona lors de la disparition de Chaplin, son goût pour l’alcool, sa déclaration sur les raisons de haïr son père…
Enfin retour définitif au travail du romancier qui se voit refuser l’accès aux lettres de Salinger à Oona  et voici que surgit Lara, l’actuelle femme  de Beigbeder, récemment épousée. Surprenant mais l’auteur a tous les droits après tout. On est chez lui! Il aperçoit sur sa combinaison de plongée le logo O’Neill, une célèbre marque californienne de vêtements de surf et il y voit un dernier clin d’œil de Oona.

Dernière phrase que je trouve belle:

Nos vies n’ont pas d’importance, elles coulent au fond du temps, pourtant nous avons existé et rien ne l’empêchera: bien que liquides, nos joies ne s’évaporent jamais. 

Oona et Salinger,  Frédéric Beigbeder
(Grasset, roman, août 2014, 336 pages

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Un bien fou, Éric Neuhoff, Grand Prix de l’Académie Française

Un bien fou eric neuhoff pocheUn bien fou Neuhoff

«Je vous préviens: vous n’allez pas aimer. Ça ne fait rien, lisez cette lettre avec attention. Je vous le conseille. Certains détails vont vous intéresser.»

Le narrateur s’adresse à un écrivain américain mythique des années cinquante,  Sebastian Bruckinger, qui,  après un grand succès, se terre désormais chez lui, dans le Vermont.  Ils se sont rencontrés par hasard en Italie  et Maud, sa compagne dont il est très amoureux,  l’a quitté pour ce vieil homme célèbre, très peu sympathique. Naturellement, le souvenir de J.D. Salinger, l’auteur de L’Attrape-cœurs,  s’impose immédiatement. Le narrateur  a décidé de se venger en  faisant publier cette longue lettre dans le New York Times.

«Pas de quartier. Je vais foncer dans le tas. Je serais vous, je ne lirais pas ce qui va suivre. Je dois vous dire ce que j’ai sur le cœur. Grand écrivain, tu parles! Vieux salopard, oui. Je sais, en brisant le silence qui vous entoure, je ne tiens pas ma parole. Mais vous n’avez pas exactement respecté la vôtre non plus.»

Le jeune trentenaire, publicitaire parisien en vogue, est d’autant plus  irrité et dépité qu’il admirait énormément cet auteur et qu’il le trouvait même très agréable avant de découvrir sa duplicité.

«Vous gâcher vos dernières années d’existence me console vaguement. Je vous souhaite de vivre centenaire. Je ne fais pas ça pour l’argent. Je ne suis pas la petite roulure qui a raconté dans ses mémoires comment elle a réussi à baiser avec vous, les six mois qu’elle a passés dans le Vermont quand elle avait à peine dix-huit ans.»

Ce ne serait jamais qu’une histoire d’amour contrarié de plus que j’aurais sans doute abandonnée en cours de lecture si le style ne m’avait pas retenue. Il est sec et léger à la fois, nerveux et efficace. Des petites phrases courtes, une insolence gracieuse, tendre ou cruelle tour à tour, tout le contraire de ce que je recherche chez mes auteurs américains favoris. J’ai longtemps délaissé les romanciers français,  Modiano excepté. J’ai peut-être eu tort! 
Ce roman a reçu le Grand prix du roman de l’Académie française en 2001
J’aimerais lire maintenant La Petite Française, Prix Interallié.

Un bien fou, Éric Neuhoff,  Voir aussi ICI